C’était en 1977, 14 ans après ton départ, tu fêtais donc cette année tes 29 ans, même si tu avais oublié la date.
Tu étais à Manaus quelques mois plus tard, au bord de l’Amazone, ce fleuve honni et adoré, à attendre le passage de la Carolina qui, tu n’en doutais pas, devait toujours tourner.
C’est elle que tu reconnus en premier, bien qu’elle ait été rebaptisée et conduite par quelqu’un qui n’était pas Amador, mais un petit homme maussade et râblé.
Tu embarquas sur La Cabeza Verde (4), car tel était son nouveau nom, avec une certaine émotion, il est vrai. Durant le voyage, tu te risquas à demander ce qu’était devenu l’ancien conducteur.
Ton escorte cracha dans l’eau, et te révéla sans sourciller qu’Amador était mort depuis 2 ans, rongé par la lèpre.
Tu ne pleuras pas, tu te penchas juste par dessus bord pour vomir.
Il te débarqua à Arengo comme un encombrant colis, et repartit sans demander son reste, te laissant abasourdi.
Rien, absolument rien n’avait changé, comme si il avait été un lieu épargné par le temps et la civilisation, tu eus un instant l’impression d’avoir de nouveau 16 ans.
Les visiteurs étaient rares, aussi fus-tu bien accueilli, du moins jusqu’à ce que tu sois reconnu.
Dés lors, leur attitude redevint celle d’il y a 14 ans, froide, indifférente.
Tu voulus retrouver la maison que ta mère et toi aviez occupé, mais elle avait été réquisitionnée, elle ne t’appartenait plus.
Tu étais parti, c’est comme si tu étais mort.
Et celui qui t’en avait dépossédé n’était pas n’importe qui, c’était Bayardo San Roman, un homme d’une soixantaine d’années à présent, arrivé à Arengo alors que tu n’avais pas 10 ans, comme instituteur.
Tu le haïssais, tu le hais toujours. Grâce à lui, tu n’as jamais su ni lire, ni écrire.
Tu appris rapidement qu’il avait épousé Placida deux ans après ton départ, la fille de Luisa Vicario, la tenancière du débit de boisson. Une jeune fille de ton âge avec qui tu avais beaucoup joué enfant. Tu en avais sans doute été amoureux, comme tous les autres garçons, mais tu ne t’en souvenais pas.
Mariée à 17 ans à un homme de 40, elle avait été mise enceinte quelques mois après leur union, et portait déjà leur quatrième enfant.
Tu découvris que Bayardo San Roman n’avait pas changé lui non plus. Tu retrouvas très vite toutes les raisons qui t’avaient fait le détester. Il était toujours aussi imbu de lui-même, comme si sa position d’instituteur le donnait de la puissance, il était aussi ravi d’avoir épousé une femme aussi charmante et aussi jeune, lui qui était à présent vieux et laid.
Il claironnait également à qui voulait l’entendre qu’il était le beau-frère d’un riche héritier venu de Brasilia. Il lui avait donné sa jeune sœur de 20 ans comme on troque une bouteille d’alcool.
Il n’était pas question pour toi de demander à loger chez lui, supporter sans cesse sa répugnante compagnie aurait été au dessus de tes forces.
La veuve Iguaràn accepta avec gentillesse de t’héberger, elle te proposa de partager la chambre de son fils Jaime, tu acceptas sans plus attendre.
La veuve Iguaràn avait toujours été gentille, et depuis la noyade de son mari alors que tu n’avais pas 12 ans, elle avait toujours vécu seule avec son fils.
En cela, elle te rappelait ta mère, bien que la vie l’ait davantage abîmé. Depuis quelques temps, te confia Jaime, elle ne parlait quasiment plus, sauf au cadre en bois accroché au dessus de son lit, où était encadrée la photographie de son défunt mari, qu’il n’avait pas connu.
Tu retrouvas encore d’autres personnes, et les retrouvailles furent souvent amères.
Comme celles avec le vieux Gerineldo.
Aussi loin que tu puisses t’en souvenir, Gerineldo avait toujours été vieux, mais il était athlétique, fort, quoique peu loquace et assez porté sur la boisson.
Mais, enfant, tu l’admirais beaucoup. Il était à la fois le père et le grand-père que tu n’avais jamais eu. Parfois, à la veillée, il racontait tous les évènements et exploits de sa vie, il te tenait en haleine aussi facilement que le meilleur des livres, que tu n’aurais de toute façon jamais ouvert. Personne ne savait au juste si ces souvenirs étaient ou non inventés, mais cela, tu t’en fichais, cela n’avait pas la moindre espèce d’importance.
Tu le retrouvas 14 ans après, et au premier abord, tu ne le reconnus pas. Comment était-ce possible que l’homme à la force tranquille, à la si large carrure, le pêcheur aguerri se soit transformé en cette loque avachie, à peine capable de tenir les yeux ouverts et encore moins de parler.
Tu crus d’abord à une maladie dégénérative mais Luisa Vicario te certifia, désabusée, qu’en fait de maladie, c’était l’alcool qui l’avait emporté.
Tu voulus lui parler, tu tentas de te rappeler à son souvenir, tu ne reçus qu’un regard torve.
On te conseilla de ne pas insister davantage, il avait oublié jusqu’à son propre nom.
Il passait la plus grande partie de sa vie couché sur la planche de bois faisant office de comptoir, n’en sortait que lorsqu’on le mettait dehors, titubait puis s’effondrait sur le parvis de la petite église de bois, d’où on ne le réveillait qu’au matin.
Tu en fus très secoué, de plus en plus, tu te mettais à penser que ton retour n’avait pas été une si bonne chose.
Et la suite des évènements ne fit que confirmer cet état de fait.
Tu retrouvas la vieille Ignacia, tu la retrouvas identique à elle-même, solitaire, prête à se laisser mourir, attendant même la libération du trépas.
Elle était toujours assise sur une petite chaise, devant sa maison, prenait le soleil, ne fixait rien.
Parfois, tu voyais ses mains s’élever, tracer des signes complexes dans le vide, comme si elle dessinait sur le vent, ou qu’elle parlait, elle qui ne parlait plus depuis si longtemps. Comme si elle révélait au monde des choses primordiales que personne en comprendrait jamais.
Tu découvris également un nouveau visage, un prêtre rondouillard atterri à Arengo il y avait six ans de cela. Il apparaissait comme quelqu’un d’assez sympathique et ouvert, bien que, ne fréquentant jamais l’église, tu eus d’abord peu d’occasions de t’en rendre compte.
C’est lui qui, un jour, vint te trouver après la messe rituelle. Il désirait te connaître, savoir pourquoi tu n’assistais jamais aux sermons, ce que tu pensais de Dieu.
Son visage lunaire était si rieur que tu n’eus pas le cœur à l’envoyer voir ailleurs.
Tu lui répondis que cela ne t’intéressait pas, que tu avais cessé de croire en Dieu le jour où il avait rappelé ta mère à Lui et qu’il n’était pas la peine d’essayer de te convaincre du contraire.
Car ta foi n’avait jamais vécu, sauf pour elle.
Il sembla comprendre, cela t’étonna, de la part d’un homme d’église. Il revint souvent te voir, pour parler avec toi, ces petits rendez-vous te plaisaient, vous parliez de sujets très divers.
Tu lui parlais de ta vie, de tes voyages, de tout ce que tu avais vécu. Et sa question tomba un jour, légitime et implacable : Pourquoi, vous qui avez vécu tout cela et qui n’avez aucune attache, pourquoi restez-vous ici ?
C’est ce jour-là que tu lui avouas, presque par inadvertance, que depuis ton retour à Arengo, voilà un an, ta foi qui était morte avec ta mère, était revenue.
Il voulut instantanément en savoir plus, toi tu ne prenais pas encore conscience de l’importance de cet aveu. Et peut-être avais-tu tout simplement besoin de parler, de parler de quelque chose qui te pesait et te ravissait tout à la fois.
Tu lui fis jurer de ne rien dire, comme s’il t’avait confessé et tu lui racontas, tout.
Tu ne sus pas si c’est cela qui fit changer son attitude à ton égard, il te révéla en tout cas plus tard ce qu’il pensait de tout cela, avec une moquerie qui te dégoûta autant qu’elle t’anéantit.
C’était vrai, partir, tu y pensais sans cesse. Si souvent, tu te surprenais à penser à un nouveau départ, à toutes ces possibilités, alors que tu savais très bien que partir te tuerais.
Tu ne pouvais plus t’en aller comme tu l’avais fait à 16 ans, sans aucun remords, sans regarder derrière toi, ton corps serait certes ailleurs mais ton esprit, ton cœur, ton âme même resterait ici.
Tu avais enfin découvert ce que tu cherchais depuis si longtemps, inconsciemment. Tu avais découvert et tu croyais en ce qui était pour toi l’unique religion révélée.
N’importe qui, pensais-tu, disposait de milliers de signes pour te percer à jour, tu ne prenais donc pas la peine de nommer ce qui t’arrivait. Tu étais amoureux.
Jaime, le fils de la veuve Iguaràn, ton hôtesse. Celui dont tu partageais la chambre et la vie quotidienne, depuis maintenant un an.
Le mot était lâché, tu l’avais aimé, dés le premier instant, au dernier degré. Il était le premier qui ne semblait pas accorder d’importance à ta prétendue origine, et surtout, qui paraissait ne pas remarquer cette sorte d’infirmité invisible qui t’accompagnait depuis ton enfance et t’interdisait l’affection, et à plus forte raison l’amour.
Tu ne l’admires pas, tu l’adules, tu ne crois pas en lui, tu es à sa dévotion. Et le miracle de son aveuglement t’a rendu fou de lui, plus que jamais.
Cela t’attriste autant que cela te met en joie. Tout cela te paraît tellement caricatural… Un homme comme toi, si loin d’être le plus beau, plus encore d’être le plus intelligent, tu es tombé amoureux fou de ce garçon, ton total opposé, rayonnant comme un soleil.
Un soleil au feu duquel tu ne demandes qu’à te réchauffer.
Jaime, qui doit se marier l’année prochaine, avec Victoria Guzman, la petite fille de la vielle Ignacia.
Et tu ne feras rien contre ça. Que pourrais-tu bien faire, toi qui n’a même pas le droit d’être jaloux ?
Tu aimerais pourtant, mais tu ne le pourrais que si tu avais envisagé d’avouer ton amour à l’ange et de lui en inspirer autant.
Car Jaime ignore tout de ta passion. Il se réclame ton meilleur ami. Cela pourrait paraître comme une horrible situation mais tu t’en satisfais pleinement, trop heureux que tu es de passer toutes tes journées en compagnie de celui qui est tout pour toi.
Tu l’accompagnes d’ailleurs toujours pêcher les poissons que le remplaçant d’Amador va vendre au marché de Manaus dans sa barque, tu essayes de l’aider. Plus souvent de le faire rire, avec ta maladresse et tes pitreries.
Il va mal ces derniers temps. Sa mère lui cause de l’inquiétude, elle ne parle plus, ne sort plus de chez elle, s’alimente de moins en moins.
Parfois seulement, elle semble se réveiller, vous l’entendez bredouiller toute seule depuis sa chambre, où bien bouger tous les meubles, danser avec le cadre en bois serré contre son cœur.
Jaime dit qu’elle devient folle.
Et cette perspective de mariage avec Victoria l’ennuie. Ils sont amis depuis toujours mais ne seront sans doute jamais amoureux.
Tu le distrais comme tu le peux, tu lui parles beaucoup, vous avez chaque soir de longues conversations à bâtons rompus. Ce sont les moments de la journée que tu préfères, où il ne regarde et ne se préoccupe que de toi.
L’autre jour, Bayardo San Roman est venu te voir, un jour où, désœuvré, tu n’avais pas pu accompagner Jaime et tu attendais son retour, adossé à l’ombre contre le flanc de l’église.
Les mots qu’il a prononcé t’ont donné envie de le tuer, tout en te chamboulant de la tête aux pieds, tant ils sonnaient juste.
Et lorsqu’il t’a quitté, tu as vu que le prêtre t’observait, un sourire narquois aux lèvres. Jamais tu n’as ressenti autant de haine pour quelqu’un que ce jour là.
C’était vrai, tu l’avais su depuis le début. Jaime n’était pas pour toi, en plus d’être un homme, il était beaucoup trop beau, trop jeune, trop tout ce que tu n’étais pas. Il était aussi plein que tu te sentais vide, aussi important que tu étais insignifiant, il avait 18 ans et tu en avais 30.
Toi, tu étais juste bon à te nourrir de rats, toi tu n’étais qu’un imbécile, tu devrais te dégoûter toi-même de le désirer ainsi.
Cela avait été ça, le discours de Bayardo San Roman, qui n’avait fait qu’enfoncer le clou d’une réalité que tu avais déjà bien du mal à supporter.
Mais tu rêves, et c’est cela qui te sauves, qui t’aide à vaincre la folie dans laquelle tu ne manquerais sans doute pas de sombrer sans ce recours.
Tu te dis souvent qu’un jour, tu l’emmèneras, ailleurs, que vous aurez une maison rien qu’à vous, avec des tas de fenêtres et de portes sur le dehors. Qu’il fera bon y être et qu’enfin, tu ne verras jamais plus que lui et n’entendras jamais plus ces paroles méprisantes.
C’est un rêve que tu aimes.
Tu comprends plus que jamais que tu ne repartiras plus, seul.
Mais, avec lui… S’il acceptait…
Tu es à la torture car tu sais que lui aussi en rêverait. Il te le confie souvent, que lorsque tu partiras, il te suivra, sans hésiter.
Et dans ces moments-là, tu te sens si léger, si heureux que tu y crois. Et lui aussi, tu en es sûr, l’espace d’une seconde, croit en cette possibilité d’évasion.
Mais un instant plus tard, le rêve s’efface, la réalité revient assombrir son visage.
Car il ne peut pas quitter sa mère, et il ne pourra bientôt plus quitter sa fiancée.
Et cela semble le rendre si triste que tu te le permets, tu oses le prendre contre toi, lui dire d’y croire, que toi tu l’aimes.
Et il arrive que cette déclaration le déride, voir le fasse rire. Et tu ne peux pas t’empêcher d’en être vexé.
C’est sûr, lorsqu’un homme comme toi déclare sa flamme, même de façon déguisée, à un trop beau jeune garçon, ça ne peut être qu’une plaisanterie.
Au village, les regards ne glissent plus sur toi comme s’ils ne te voyaient pas, il y a à présent du mépris, du dégoût parfois, ils étaient déjà peu nombreux à te parler, leur nombre diminue de jour en jour.
Et cela paraît en désoler certains, comme Placida San Roman lorsqu’elle passe avec son mari et que celui-ci ne te regarde même pas. Tu le sens, elle aimerait bien te parler, elle se mord la lèvre avec gêne et passe son chemin.
Tu les hais si fort que tu en as mal au ventre. Parfois, la nuit, tu rêves. Tu rêves qu’un incendie ravage le village, de part et d’autres, n’en laisse que des cendres charbonneuses et froides comme leur attitude envers toi.
Tu rêves qu’ils brûlent tous, la veuve Iguaràn et son cadre en bois, le vieux Gerineldo et sa bouteille de whisky, Bayardo et Placida San Roman, Victoria et la vieille Ignacia, Luisa Vicario, tous. Le crépitement des flammes couvre leurs cris de détresse.
Jaime en réchappe et, devant le village anéanti comme tu le rêves, tu lui fais l’amour sur la petite bande de sable.
Tu te réveilles souvent de ce rêve en pleine nuit, raide et en sueur, tu sors de la maison car tu ne peux pas rester comme ça.
C’est alors là que tu comprends toute l’ignominie de ta situation, et que tu dégoûtes si profondément que tu as envie de vomir. Tu sais bien au fond de toi que tu ne lui diras jamais tout ce qui t’agite, tout ce qu’il te fait éprouver et pourtant, tu vendrais ton âme rien que pour un peu de courage…
Surtout lorsque tu retournes te coucher, vidé de ton désir, que tu ne le distingues pas mais que tu l’entends, que tu le sens dormir, que tu ne désires que de le rejoindre dans son lit…
C’est si dur que tu en as envie de fondre en larmes, toi qui n’a que très rarement pleuré dans ta vie.
Et encore si tu ne craignais pas que ton amour lui vienne aux oreilles, par une indiscrétion quelconque, plus ou moins bien intentionnée d’un des villageois, tu ne t’inquièterais pas.
Si tu n’avais pas un jour éprouvé ce besoin le plus humain, le plus primaire, celui de parler, tu n’aurais pas peur de voir du dégoût et de la pitié dans ses yeux.
Un regard qui t’anéantirait, à coup sûr, là où ceux des autres n’avaient même pas pu t’égratigner.
Fin de la seconde partie