La mise en cage du fauveTohru ouvrit les yeux… Elle s’était endormie sur la table de la salle à manger. Elle avait veillé tard, tant elle était angoissée pour ses amis. Quelle heure était-il, 13h ? Et personne n’était venue la réveiller ? Où étaient-donc Shiguré, Yuki et Kyo ? Pourquoi aucun d’entre eux étaient revenus ?
Ce fut à ce moment là qu’elle réalisa qu’on sonnait à la porte. Elle s’approcha prudemment et regarda par l’œil de bœuf. Soupir de soulagement, c’était Yuki. Elle ouvrit la porte.
- Ca va, Honda-san ? Cela fait une demi-heure que je sonne. Toutes les portes sont fermées à clef et je ne savais pas ouvrir.
Mais il s’arrêta tout de suite de grogner en apercevant les cernes sous les yeux de son amie. Il passa immédiatement sa main sur son front devenu chaud.
- Honda-San, est-ce que ça va ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
- J’étais juste inquiète. Hatori m’a appelé deux fois durant la nuit ; la première fois pour me dire que des gens bizarres avaient attaqué Akito et Ristu, la deuxième fois pour savoir ce qui était advenu de Shiguré. Il lui est arrivé quelque chose, Yuki. Apparemment, on a trouvé son portable dans la boue, dans le domaine Soma vers 1h du matin.
- Et pas de nouvelles depuis ?
- Non… mais j’ai du m’endormir à un moment donné. On a peut-être appelé entre temps.
- D’accord. Repose toi. Je vais aller au domaine Soma voir ce qu’il en est. Où est Kyo ?
Tohru éclata en sanglot. Le jeune homme comprit qu’elle se faisait encore plus de soucis pour Kyo que pour le propriétaire de la maison. Il eut le réflexe parfaitement stupide de vouloir la prendre dans ses bras. Il y eu un épais nuage de fumée dans lequel tout les deux s’écroulèrent sur le sol, Tohru écrasant la petite souris blanche.
- IIIIK, je suis désoléee !!
- Ca va aller, je suis habitué à ce genre d’accident.
- Pardooon.
- Arrête un peu, on dirait Ristu. Qu’est-ce qui ne va pas avec ce bête chat ?
La demoiselle mit un peu de temps à retrouver son calme. Elle finit par expliquer d’une voix tremblante qu’elle s’était disputée avec lui et qu’il avait disparu sous la pluie. Hatori l’avait appelée pour la première fois dix minutes plus tard.
Yuki vint se blottir sur ses genoux pour la consoler.
- Tu sais, à la différence de Shiguré, Kyo sait parfaitement se défendre. Il est fort, aussi fort que moi.
- Il n’est pas aussi fort que toi. Tu le bats tout le temps.
- Parce que j’ai une meilleure stratégie d’attaque. Lui, il fonce dans le tas et attaque sans réfléchir. Moi, j’esquive en guettant la faiblesse dans la défense de l’adversaire. Mais si on devait évaluer nos capacités dans une épreuve d’endurance ou au levé du poids, il me battrait. Evidement, comme il est stupide, il n’y a jamais pensé.
Tohru eu un faible sourire. Les disputes incessantes de ses hôtes la faisaient toujours rire. Ils entendirent à cet instant un étrange bruit du côté de la salle à manger, comme si on grattait contre la porte du jardin. Les deux amis s’y rendirent, prudents. Avec tout ce qui s’était passé cette nuit, on ne pouvait pas savoir qui essayait d’entrer.
Il n’y avait personne dans la salle, mais une ombre se dessinait sur la porte, une ombre maigre et difforme, et il y avait une affreuse odeur de poisson pourris. Le cœur de Tohru se mit à battre. Elle s’approcha de la porte.
- Tohru, qu’est-ce que tu fais ? Tu as vu ce qu’il y a derrière ?
- Bien sûr, c’est Kyo.
Yuki laissa échapper un couinement. Il se rappela d’une nuit de pluie, un peu plus d’un an auparavant. C’était un soir où Kazuma, le père adoptif de Kyo, avait retiré son bracelet fétiche. Yuki avait ainsi aperçu pour la première la fameuse apparence de son rival dont on parlait tellement. Il avait eu un tel choc. Il s’était efforcé de ne plus y penser, de l’oublier. On lui avait toujours dit que la personne née sous le signe du chat était né pour être le pire des maudits, afin de soulager les autres de leur condition. Kyo dissimulait en lui un démon et vivrait en parias jusqu’à la fin de ses jours et c’était tout. Aujourd’hui, le monstre était à trois mètre de lui, et la seule chose qui les séparait était ce panneau de bois.
Comme Tohru allait ouvrit, la souris sauta de ses bras et couru vers le hall d’entrée. Il ne voulait pas LE voir. La jeune fille, elle, prit son courage à deux mains et ouvrit à la créature. C’était effectivement Kyo, dans son hideuse apparence. La créature était encore plus maigre et déformée qu’avant. Elle ouvrit sa gueule garnie d’une cinquantaine de dents aiguisées comme des couteaux. Une voix ressemblant à un râle de mourrant en sortit.
- Tohru… j’ai perdu le bracelet.
Son amie poussa un cri d’horreur.
- C’est… C’est terrible ! Comment c’est arrivé ? Où ça ? Il faut qu’on aille le retrouver.
- Pas toi !
- Je dois le faire… Je ne peux pas supporter l’idée que…
- J’ai de nouveau tué cette nuit, Tohru. Il y a des cadavres dans la forêt. Je ne veux pas que tu voies ça en plus de mon spectacle.
-Tu as…
- J’ai voulu rejoindre le domaine Soma par les bois, mais je suis tombé sur une bande d’hystériques qui voulaient me capturer. J’ai d’ailleurs cru en voir un porter le corps de Kuréno. J’ai commencé à me battre en tant qu’humain, mais cela ne suffisait pas, alors j’ai enlevé le bracelet et l’ai mit dans ma poche. Sous cette forme ci, ma force s’accroît considérablement, tellement que je ne la contrôle pas. Mes coups étaient tellement violents que j’en ai tué trois. Les autres se sont enfuis, mais lorsque j’ai voulu reprendre ma forme normale, j’ai constaté que le bracelet n’était plus dans ma poche.
- Oh, Kyo… c’est affreux.
- Tu comprends, maintenant ? Je suis un monstre dans tout les sens du terme. Mes mains sont pleines du sang de ces hommes ,de celui de ma mère, …. et aussi de la tienne. Tu n’as pas à me pardonner et je veux purger mes crimes comme tout les « chats » l’ont fait avant moi.
- Kyo, non…
Le cœur de la demoiselle était en train de battre à tout rompre. Elle savait que si elle ne disait rien, elle allait perdre son précieux Kyo, mais comment pouvait-elle le retenir ? Elle n’était pas sûre de faire ce qu’il y avait de mieux pour lui. Peut-être qu’elle le ferait souffrir en le gardant contre sa volonté. La chose devant elle fit demi-tour. La ménagère de la maison se jetta dans le vide.
- Kyomêmesiturestesunmonstretoutetaviejevoudraisresterprèsdetoi. Situparspourlepavillonduchatjeveuxyalleraussi !
- Pardon ?
Yuki et Kyo avait répondu d’une même voix. Il fallait dire que la jeune fille avait parlé tellement vite que ses paroles étaient incompréhensibles. Et à ce même moment, Yuki avait passé la tête dans la salle à manger, intrigué par ce qui se passait. Ses yeux se posèrent immanquablement sur son rival, et ceux de ce rival sur celui qui l’énervait tant. La souris était enfin en face de son ennemi éternel. Elle contemplait de ses propres yeux et de tout ses sens la créature que la malice de son personnage était supposée avoir créé à l’aube des temps. Le maudit du chat, en voyant son ennemi, eut envie de lui crier au visage « Regarde ton œuvre, immonde et répugnant petit rat », mais il se ravisa. Au fond, quelle importance de se défouler sur ce misérable rat ? Il était fatigué.
Tohru s’approcha de Kyo, ignorant la tension suscitée par l’arrivée de Yuki.
- Kyo… j’ai peur que si tu partes pour le pavillon du chat, je ne te reverrais plus jamais. Je t’en supplie, ne pars pas.
- Mais c’est quoi, ton problème ? Tu as vu à quoi je ressemble ? Je vais réduire cette maison en miette, si je reste ici. Et qu’est-ce qui se passera lorsque des personnes ignorant le secret des Soma me verra ? Tes copines où Mitsiru finiront bien par venir ici ? On ne pourra pas me cacher. Le pavillon du chat est le seul endroit où je peux me terrer.
- Si tu pars au pavillon du chat, c’est que tu as perdu tout espoir d’une autre vie que celle de paria. Mais tu ne seras pas le démon du chat éternellement, tu sais. Il y a un mois, j’ai rencontré Kuréno. Il m’a dit que sa malédiction s’était brisée sans prévenir et que votre tour allait suivre tôt ou tard. Une autre vie t’attend, ne t’emmure pas déjà dans ta tombe.
Et elle réalisa qu’elle venait de révéler le secret du maudit du coq. Elle avait promis de se taire pour éviter la panique et elle venait de tout gâcher. Ses deux amis la regardaient d’un air surpris. Yuki répondit le premier.
- Tu veux dire qu’un jour, on ne se transformera plus en animaux et qu’on pourra partir où bon nous semble sans avoir de compte à rendre à Akito ?
- C’est ce que Kuréno disait.
- Effectivement, si cela se produit, il va y avoir du changement dans notre vie. Mais tu sais, pour Kyo… il ne peut pas attendre ce moment ici. Il vaut mieux qu’il attende l’événement au pavillon du chat, ou du moins jusqu’à ce qu’on trouve le moyen de lui rendre son corps humain.
Et comme Tohru allait recommencer à pleurer, Kyo continua.
- Trop de gens viennent ici et je ne veux pas qu’ils me voient dans cet état. Ecoute, vous allez appeler Hatori, lui dire ce qui s’est passé et vous arranger pour que le domaine Soma soit prévenu de mon arrivée. Ensuite, vous vous mettrez à la recherche du bracelet. Je reviendrai parmi vous lorsque je pourrais redevenir humain.
Tohru sécha ses larmes et partit dans le couloir pour téléphoner. Yuki s’approcha un peu du monstre.
- Kyo… tu n’en as peut-être pas envie, mais je souhaite t’aider. Je te promets que je t’aiderai à redevenir humain.
- Ce n’est pas dans les principes de la souris.
- Arrête avec ça. Un jour, nous ne serons plus ces créatures. Oublions ces principes qui n’auront un jour plus aucun sens.