Ganondorf but un nouveau verre de whisky. Tout était finit, maintenant. Zelda allait le chasser. Elle ne lui pardonnerait jamais d’avoir caché Link pendant toutes ces années, de lui avoir menti… Et elle finirait sans doute par savoir qu’il avait utilisé de la magie rouge pour qu’elle s’attache à lui. Elle allait le détester. Tout était définitivement perdu. Elle ne l’aimait plus. Elle ne l’avait peut-être jamais aimé. Elle aimait ce pauvre fou qui ne l’aimait plus depuis une éternité.
Un instant, son ancien « lui » lui suggéra de prendre les choses en main pour éviter la catastrophe. Il fallait enfermer la reine dans sa chambre, prendre son propre fils en otage pour qu’elle se tienne tranquille et supprimer définitivement ce chevalier schizophrène. Le roi chassa rapidement cette idée. Elle lui aurait semblé la meilleure il y a quelques semaines encore. A présent, il doutait de sa réussite. Oui, il pouvait menacer la jeune femme. Ca pouvait très bien marcher s’il voulait simplement qu’elle lui obéisse. Mais en faisant cela, il ne ferait qu’attiser sa haine. Il la savait intelligente. Elle était capable d’organiser un complot pour se délivrer, voir le supprimer. Enfin, il l’aimait. Il ne voulait pas la voir pleurer et souffrir.
Il pensa également à Link, fidèle compagnon de ses ténèbres. Il ne l’avait jamais détesté. Le chevalier avait toujours été son meilleur adversaire. Bien que ce gamin l’ai terriblement gêné, il éprouvait du respect pour lui et savait pertinemment que sa disparition serait une des pires choses qui puissent jamais lui arriver. Ganondorf soupira. Perdre son plus proche confident, sa némésis, était-il pire que de perdre la femme qu’il aimait ?
Il se rappela ensuite les nombreuses nuits passées avec ce guerrier déchu emmuré dans son laboratoire. Il avait été fasciné par cet étrange être aux deux visages. Il y avait le côté gentil, qui s’efforçait de lui inculquer le respect de la vie et la vraie signification de l’amour, puis le côté maléfique qui, avec sa magie rouge, considérait la terre entière comme un spectacle de marionnettes dont il tirait les ficelles. Il traitait même sa moitié paisible de pantin dont il se servait pour exercer en toute tranquillité ses sorts de magie rouge les plus vicieux. Le Link maléfique, bien qu’il se croie le maître de la partie, était, malgré lui, influencé par son double. Au bout de deux ans, le prisonnier lui parlait plus de miséricorde et d’admiration que de répressions sanglantes et de terreur. Cela avait soulagé le seigneur des Gérudos de savoir que son vieil ennemi récupérait son humanité. Au bout de trois ans, il eu l’impression d’avoir retrouvé le jeune sot qui avait pris l’habitude de se dresser entre lui et l’objet de ses convoitises. De temps en temps, un accès de folie lui rappelait la cruelle déchéance du chevalier.
Ganondorf fut sur le point de se resservir un troisième verre quand un doute affreux lui traversa l’esprit. L’apparition soudaine de Zelda dans sa cellule ne risquait-elle pas de provoquer une nouvelle crise ? Il se releva en un bon et se rua dans le couloir. Seule avec une dague, la jeune femme ne saurait pas se défendre contre le dément.
***
- Dégage, petite sotte !
- Link, écoute moi, tu es sous l’emprise d’un sort de Ganondorf. Laisse moi t’aider à t’en délivrer.
- Il ne m’a rien fait, stupide femelle. C’est moi qui l’ai empoisonné, jour après jours, mois après mois, année après année.
- Réveille toi Link, laisse moi t’aider.
- Je n’ai pas besoin de ton aide. Je n’ai besoin de personne.
- Ganondorf s’est servi de la magie rouge contre toi, Link. Je sais qu’il la manie. Il t’a trompé comme il m’a trompée, moi.
- Il n’a pas pu me tromper, idiote ! Crois-tu vraiment que je lui aurai enseigné cet art si je ne connaissait pas un moyen de m’en prémunir ?
- Quoi ?
- Ah, mon cher élève n’a pas osé te parler de notre petit pacte ?
Le dément se redressa et tira Zelda dans le laboratoire.
- Regarde tout ces flacons, ces bouteilles, ces alambics, ces fioles… Que d’exquis parfums, n’est-ce pas ? Ca ne te rappelle rien ? Ca ne te rappelle pas les crèmes que j’utilisais pour « détendre mes muscles » ? Regarde mieux… Tiens, celui-là… je l’avais emmené avec nous dans notre fuite. Il a été très utile. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu ne comprends toujours pas ? Pourquoi crois-tu que tout le monde aimait Link-le-vaillant ? Pourquoi possédait-il ce charisme indéfinissable ? Je vais te le dire. Il possédait une collection impressionnante de charmes de séduction et d’envoûtement qu’il utilisait comme parfums. Il envoûtait tout le monde, même son ennemi juré, Ganondorf, même la petite princesse si farouche d’Hyrule. Il a trompé tout le monde. Il a triché. Il n’était ni gentil, ni beau parleur, ni courageux. Il avait simplement un « parfum » qui touchait ses interlocuteurs au plus profond de leur âme.
Il obligea la jeune fille à respirer le contenu d’une petite fiole.
- Celui-ci aussi j’en suis fier. J’en ai glissé l’essence dans des cadeaux que je faisait aux chefs des diverses cités que nous visitions quand nous nous promenions en cette veille de la guerre. L’odeur provoque une montée d’égoïsme peu courante. L’odeur s’est imprégnée dans leur cœur et le moment venu, ils se sont tous déchaînés, comme je le voulais.
- Link… arrête ! Reprends toi. Pourquoi aurais-tu fais ça ? Tu n’aimes pas la violence. Tu rêve d’une terre de paix.
- Mais tais-toi donc ! Qu’est-ce que c’est que la paix ? Une période où les armées ne circulent plus ? Où les morveux se multiplient et les granges se remplissent de blé ? C’est une idée stupide qui germe dans la tête d’un grand nombre d’individus et qui dit qu’il ne faut plus se battre ? C’est idiot ! Parce qu’il suffit qu’une seule personne pense le contraire pour qu’elle écrase tout les crétins qui n’ont pas pensés à se défendre. Ca n’existe pas, la paix ! L’autre idiot pensait que c’était possible, jusqu’à ce qu’il t’entende lui raconter une histoire toute faite de complot pour te pousser au mariage. Tu l’as terriblement déçu, tu sais, petite idiote.
- Toi, tais-toi. C’est à Link que je parles. Je parle à celui que j’aime et qui m’aime.
- Mais aucun de nous ne t’aime ! On te déteste, on te méprise. Tu nous dégoûte ! Petite salope qui se tortille de plaisir dans les bras de son bourreau. Il n’avait mis que quelques gouttes d’aphrodisiaque dans ton verre de vin et comme tu y es allée. Tu aimais ça, hein, de t’envoyer en l’air avec cette bête de sexe ! On t’a vu. On t’a vu crier de plaisir. On t’a vu jouir et le faire jouir.
- Link, voyons !
- Oh, j’ai choqué sa maaajesté…
- La ferme, toi. Je veux parler au Link que j’ai aimé.
- Mais il t’as menti, pauvre sotte. Il ne t’aimait plus… Il ne … ne voulait pas que tu souffres. C’était mieux pour tout le monde que tu épouses Ganondorf. Il ne te déplaisait pas, et il pouvait te protéger et t’apporter tout ce que tu voulais. C’était pour ça que j’ai voulu l’aider. Il était la solution au problème d’Hyrule. Ne nie pas, Zelda.
La jeune fille resta silencieuse. Le chevalier avait enfin repris une voix normale. Il était redevenu lui-même.
- Il avait l’armée, il avait le pouvoir, il avait la volonté. Il avait tout ce qu’il fallait pour nettoyer le royaume et rétablir un pouvoir fort. Je n’aurais pas pu le faire, Zelda. Je n’aurais pas pu. J’ai vu que tu faisais des merveilles pour obtenir la soumission dans le royaume. J’ai vu que vous formiez une équipe gagnante, tous les deux et je ne comptais pas, là-dedans.
- Ne racontes pas n’importe quoi, Link. Peut importe d’avoir une équipe qui gagne. Tout ce qui m’importe, c’est que nous soyons heureux, toi et moi.
- Justement, Zelda. C’était très bien comme ça. J’ai vu que tu commençais à l’aimer, que lui t’aimais et prenais bien soin de toi et de ton royaume. Regarde. Tu as même eu des enfants. Tu aimes ton fils. J’ai vu que tu l’aimais, que tu lui chantais des chansons et lui racontait des histoires pour le bercer. J’ai vu que tu le prenais dans les bras pour le chatouiller, pour le cajoler. Tout marche parfaitement. Ne gâche pas tout ça. Je suis bien où je suis, loin de ce monde que je n’aime plus assez pour le défendre.
- Mais tu es loin de moi et j’ai besoin de toi. Je t’aime, Link. Pendant toutes ces années, je n’ai cessé de penser à toi et rêvé de nos retrouvailles. Pardonne moi d’avoir abandonné. Au bout de quelques mois après mon couronnement, entendant que tu avais disparu dans la nature, j’ai commencé à croire que tu ne reviendrais plus. Si seulement je savais que tu étais si près. Je n’aurais pas renoncé…
- Mais renoncer à quoi, petite idiote ?
Zelda frémit. La partie maléfique avait repris le dessus. Les yeux rouges s’étaient rallumés. Il la saisit par le bras et la força à s’agenouiller sur le sol.
- Tu ne gâcheras pas mes projets, tu m’entends ? J’ai fait de Ganondorf un agneau. Ce royaume n’est un qu’un royaume de pantins qui dansent devant les masques qui les gouvernent et c’est mon œuvre Si le peuple pouvait se regarder dans mon précieux miroir, il verrait les fils, il verrait la scène! Tu ne détruiras pas ça ! Tu vas retourner dans ta chambre, tu vas dire à Ganondorf de te faire l’amour et tu joueras encore ton rôle de déesse de l’amour incarnée. Tu continueras jusqu’à la fin de ta vie d’être la marionnette de mon œuvre ! A présent, rampe ! Rampe comme la petite langue de vipère que tu es et fais les tours qu’on t’ordonne de faire.
Une larme roula sur la joue de Zelda. Ganondorf n’avait pas menti. L’homme qu’elle avait aimé était vraiment fou. Arriverait-elle à le calmer ? Elle se rappela que son mari s’y était efforcé durant des années et qu’il n’y était pas encore parvenu. Aurait-elle la patience et l’amour pour le sauver ?
- C’est une bonne fifille, ça. Maintenant, pour me montrer que tu vas être sage, tu vas lécher ma botte.
La jeune reine regarda le monceau de cuir pourri qui servait de botte au schizophrène du laboratoire. Non ! Elle ne s’abaisserait pas à ça.
- Fait le ! Cria le fou en la frappant au visage.
- Non ! Je ne suis pas une marionnette et je n’ai ni fils, ni masque, ni clochettes. Je mènerai la vie qui me plait et tu ne décideras pas de ce que sera ma vie. Tu n’es pas un metteur en scène.
- Oh si, je déciderai. Ton mari est en mon pouvoir. Ton fils et l’enfant que tu portes sont en mon pouvoir. Pour eux, tu seras bien obligée de jouer le rôle que je t’ai écrit. Tu ne tiens pas à ce que l’être qui se développe en toi vienne au monde à l’état de cadavre, n’est-ce pas ?
Zelda frémit. Il n’allait tout de même pas oser…
Le dément fracassa une fiole sous le nez de Zelda. Il poussa la tête de la jeune fille juste au dessus de la flaque.
- Tu seras obligée de respirer, ma petite. Et lorsque l’essence entrera dans ton corps, elle détruira cette chose qu’on appelle enfant.
Zelda se retint de respirer. Elle devait résister… Mais la douleur lui faisait perdre ses forces. Elle n’arrivait pas à se débattre. Elle commençait à suffoquer…
Soudain, la main de son tortionnaire se retira de sa nuque. Une voix tonna :
- Ca suffira, monsieur le-metteur-en-scène. Retourne dans ton monde de ténèbres.
C’était la voix de Ganondorf.
***
- Pourquoi m’as-tu laissé le voir, Ganon ?
- Qu’aurais-tu fais, si je ne l’avais pas fait, si je t’avais menti ?
Les deux époux étaient à présent dans la chambre de Zelda. La jeune reine était allongée sur son lit, alors que son mari veillait au correct fonctionnement du feu. La jeune femme était encore tremblante. Elle ne se remettait pas des évènements.
- Merci…
- De quoi ?
- De m’avoir dit la vérité, de m’avoir laissé choisir, même s’il était évident que je ferais le mauvais choix.
- Je crois qu’il était nécessaire que tu le voies. Sinon, tu aurais continué d’attendre ton héros toute ta vie et moi, de me sentir le mal aimé.
- Tu te sens toujours mal aimé ?
- Plus que jamais. Je sens que ton cœur bat pour un être incapable de comprendre le moindre de tes sentiments, et le mien alors ? Songe-tu un seul instant à le sonder ? Essayes-tu seulement de sentir la douleur qui le ronge ?
- Que vas-tu faire de lui ?
- Link ? Je n’ai pas envie de le tuer. Je l’ai apprécié comme mon propre reflet dans le miroir. Après toutes ces années, nous ne sommes pas loin de cette métaphore. Et toi, as-tu envie qu’il meure ?
- Non, bien sûr que non. Je l’aime encore, même si je sais que ce n’est plus possible. Je veux qu’il vive, je veux continuer d’espérer qu’il retrouvera la raison mais je ne l’épouserai jamais, ne t’inquiète pas. Je crois qu’il me ferait trop peur.
- Et moi, je ne te fais plus peur ?
- Cela fait des années que je ne te crains plus. Tu m’a montré que je pouvais te faire confiance et me reposer entre tes bras en toute tranquillité.
- Merci.
- De quoi ?
- D’enfin me dire que j’ai un bon côté. J’en ai douté si longtemps.
Le souverain d’Hyrule vint s’asseoir à côté de son épouse. Il était fatigué. Cette nuit avait été si riche en émotions.
- Par toutes les déesses, qu’est-ce qu’il lui est arrivé pour qu’il devienne ainsi ?
- Je suppose qu’il n’avait plus confiance en personne et que sa peur et sa déception l’ont perdu.
- Il a tout de même cru à quelque chose pendant toute sa vie. Avant de sombrer, c’était le meilleur homme du monde.
- Je pense qu’il croyait en toi et en un monde meilleur. Mais quand tu as fait usage de tes charmes pour le convaincre de t’aider à échapper à Arnoldi, il a dû être sérieusement ébranlé.
- Tu crois que c’est de ma faute ?
- Je crois qu’il a toujours douté et que les tourments de son esprit sont venus de là. Tes paroles n’ont été qu’une pierre qui roule et qui entraîne les autres dans sa chute. Il a eu la force de lutter contre son mauvais côté et le dissimuler durant des années, mais cet événement a rompu l’équilibre.
- Si seulement je l’avais aidé à être plus fort…
- Des gens croient en la religion, en des dieux qui les protègent et les jugent à la fin des temps. D’autres croient à la force, au pouvoir, à l’argent. D’autres croient à eux-même, à un idéal qu’ils se sont fixé. Ca ne donne pas de mauvais résultats, en général. Ceux qui ne croient en rien n’ont pas la force et la volonté qu’ont les autres pour résister à cette cruelle épreuve qu’est la vie. Lorsque Link a perdu ses croyances, il a perdu sa meilleure arme contre son côté maléfique et c’est ce qui l’a perdu.
- Est-ce que tu crois à quelque chose, toi, Ganondorf ?
- Il y a cinq années, je croyais au pouvoir et à moi-même. Je pensais que j’était né pour être le maître de l’univers. J’avais la force, j’avais le pouvoir, j’avais la volonté. Puis tu es entrée dans ma vie et grâce au bon côté de Link, j’ai commencé à croire que l’amour était encore mieux. Je crois à l’amour, grâce à Link et à toi.
- Il avait raison, finalement. Il a fait de toi un agneau.
Ganondorf grogna et détourna la tête, vexé. Zelda ne put s’empêcher de sourire.
- Mes ancêtres en mourraient de honte s’ils ne l’étaient pas déjà. Mais ce n’est pas si terrible que ça, finalement. C’est même très bien. J’ai l’impression d’avoir accomplis un exploit qu’aucun d’eux n’a jamais eu le courage d’accomplir. Et toi, tu crois à quelque chose ?
- Je crois aussi à l’amour, à la paix entre les hommes, à l’avenir de nos enfants, à la guérison de Link par l’amour et à nous deux…
Et les deux époux s’embrassèrent.
Dans une salle sombre, derrière un miroir, une voix répondit : «
Je crois aussi à vous deux et à votre amour. Le reflet du miroir ne ment pas. Mais c’est pour cette raison que je ne dois plus en faire partie. »
Le chevalier déchu se leva, brisa la glace du miroir magique, saisit un des morceaux et se trancha la gorge.
FIN